QUAND SONNE L’HEURE DES CONTES

 

Le proverbe petit à petit, l’oiseau fait son nid , illustre bien le parcours de Geneviève Falaise. Teatricus est allé à la rencontre de cette conteuse aussi affable qu’éloquente.

 

POUR L’AMOUR DU CONTE

 

Son goût pour l’imaginaire, Geneviève Falaise le doit à son grand-père Paul, qui berçait les soirées de l’artiste en devenir et de sa sœur d’histoires aussi bien inventées que tirées de son expérience de marin au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Il avait beau faire languir ses petites-filles, ces histoires, auxquelles elles participaient avec joie lorsqu’elles étaient inventées, ont éveillé de nombreuses passions chez la petite Geneviève, dont la lecture. Mordue de cette activité, elle décroche un baccalauréat en études littéraires : « Évidemment, tout le monde me demandait sur quoi ce diplôme allait déboucher, ce à quoi je répondais que je ne le savais pas, mais que j’étudiais dans ce domaine par amour ! », s’exclamet-elle. En parallèle à ses études, elle travaille à l’Université de Montréal. Elle entame ensuite une maîtrise en didactique du conte. Mais elle s’aperçoit, au bout d’une session, qu’elle ne veut pas enseigner le conte sans expérience pratique. Et on n’aura pas de mal à le comprendre, parce que la passion du conte commence à la gagner, à un point tel qu’elle finit par décider d’en faire carrière : « Autour de moi, on me disait : “Ne fais pas ça ! Tu le sais, c’est bien trop difficile ! Tu n’y arriveras pas ! Tu peux gagner ta vie autrement et t’adonner à cet art en dilettante !” Mais je me rappelle qu’au bureau, une panoplie de personnages me venaient en tête. Il fallait que je ferme la porte et que j’écrive quelques idées, sans quoi j’étais incapable de me concentrer. Ça devenait vraiment prenant. » Ainsi, elle s’inscrit en 2011 à un atelier d’initiation à l’art de conter, atelier qui lui fera réaliser des apprentissages pertinents : les contes s’adaptent aux époques ; on peut se les approprier afin de prendre en considération le public d’aujourd’hui et le message qu’on veut véhiculer ; on peut prendre plaisir à raconter des histoires agréables devant un public. De fil en aiguille, Geneviève Falaise se structure. Elle prête l’oreille à une quantité immense de prestations. Et à force d’écouter d’autres conteurs, d’être bouleversée par certains et inspirée par d’autres, elle cerne les styles qui lui plaisent pour créer ses propres contes. En 2014, au terme d’un programme de lancement d’entreprise, elle décide de plonger dans le métier de conteuse : « Un écrivain a dit un jour que “quand on est destiné à écrire, mais qu’on fait autre chose, on peut très bien réussir la vie de quelqu’un d’autre”. Très marquée, je me suis dit que je préférais m’aventurer dans le milieu artistique et d’échouer plutôt que de me rendre à la fin de mes jours et, sur mon lit de mort, me rendre compte que je me suis complètement trompée de vie. »

 

Artiste de la parole – conteuse – Geneviève Falaise / Photo : Nidesco

 

LES FABULEUSES LÉGENDES DES PREMIÈRES NATIONS

 

Comme le début de carrière de Geneviève Falaise est marqué par certaines difficultés personnelles, elle se met à la recherche de modèles pouvant la ragaillardir : « Je cherchais des femmes fortes autour de moi. J’en ai cherché dans les histoires et dans les légendes. J’ai fouillé dans le répertoire québécois, mais tout ce que je trouvais, c’était des histoires que je n’avais pas envie de raconter. Du côté des contes traditionnels français, il y avait beaucoup de princesses à conquérir, de sorcières et de marâtres, qui selon moi n’étaient pas de bons modèles féminins, explique-t-elle. Puis, à un moment donné, je suis tombée sur des légendes des Premières Nations, et c’est dans celles-ci que j’ai trouvé des personnages forts qui m’ont bouleversée et transformée. Je sentais que ces histoires dégageaient une force et une puissance que j’avais envie de partager, d’abord pour moi-même, mais aussi pour les autres. Tranquillement, je me suis mise à le faire, même si, comme les débats sur l’appropriation culturelle nous le montrent, raconter ce genre d’histoire semble susciter une certaine gêne. On m’a même conseillé d’y renoncer en raison du malaise qu’elles pouvaient créer. J’étais déçue, mais j’en comprenais néanmoins le pourquoi. Cependant, comme je n’ai pas trouvé d’histoires aussi parlantes que celles des légendes des Premières Nations, je suis allée de l’avant avec ces dernières. » C’est donc après être tombée sur les légendes des Premières Nations que la conteuse a commencé à écrire des histoires mettant en scène des femmes fortes, qui sont souvent aussi des femmes blessées, mais qui se transforment au fur et à mesure et qui arrivent à trouver leur propre chemin. Même si aujourd’hui, elle cherche moins à raconter ce genre d’histoires, elle continue à s’inspirer notamment de ce qu’elle entend autour d’elle et qui la trouble ainsi que de l’actualité. En parlant d’actualité, le titre de son prochain spectacle sera probablement Muse et Mer . Elle tire son inspiration de sa rencontre avec Cécile Boivin Grenier, l’extraordinaire fondatrice du Musée amérindien et inuit de Godbout, en Côte-Nord. Le spectacle, qui sera ancré dans une thématique écologique, tournera autour d’un village fictif inspiré d’un village réel de la Côte-Nord. De plus, dans cette histoire, la mer tiendra un grand rôle. Le conte montrera de quelle manière cette dernière sera témoin des conflits du village et comment elle réagira. L’artiste confirme que ce prochain spectacle sera un conte-policier, avec des intrigues, du suspens. L’histoire, qui se déroulera à notre époque, débutera par l’arrivée du personnage d’une artiste dans ce village mystérieux.

 

Artiste de la parole – conteuse – Geneviève Falaise / Photo : Nidesco

 

LES VERTUS INSOUPÇONNÉES DU CONTE

 

Si les contes de Geneviève Falaise se distinguent des autres, c’est selon elle parce qu’ils font avant tout réfléchir et voyager : « J’ajoute aussi des touches d’humour à mes contes afin que mon public ne reparte pas déprimé. Je m’assure en outre que mes histoires contiennent un message d’espoir, parce que je pense que le conte est un art rassembleur. » L’artiste touche ici aux vertus inattendues du conte : « J’ai l’impression que par l’entremise du conte, il est possible de rassembler les gens, autrement dit de faire fi du quatrième mur et d’établir une communication directe avec eux pour les transporter ailleurs. Selon moi, c’est ce qui rend mon métier passionnant et authentique. On s’inspire de ce qu’on vit et ressent, en général comme dans l’immédiat. Si quelque chose se produit dans la salle, on l’intègre à notre histoire, car le conte et la conteuse ne sont pas figés, ils évoluent, d’où le fait que je prends du temps à produire mes présentations. Ainsi, les histoires que j’ai écrites en 2012, je suis encore en train de les travailler aujourd’hui. Ce qui est beau aussi du conte, c’est qu’il s’agit d’un processus. On m’a déjà dit que le conte, c’était l’art de l’imperfection. J’aime bien savoir qu’il est possible d’être imparfait dans notre art, et ce même si l’on vise naturellement la perfection. Le public est souvent plus bienveillant envers les artistes que ces derniers le sont envers eux-mêmes. C’est beau de voir l’humanité d’un conteur qui, même s’il se trompe au cours de sa prestation, finit toujours par retrouver son chemin. C’est ainsi que l’on peut s’identifier à lui, que l’on peut se reconnaître dans sa faillibilité. » Aussi, après chaque présentation, la conteuse tient à discuter avec le public, qui souvent ne quitte pas immédiatement les lieux, ce qui laisse entendre le besoin qu’il éprouve « d’atterrir ». En discutant, elle en profite entre autres pour recevoir des commentaires : « On vient parfois même me voir en privé pour me faire part de certains commentaires très émouvants. À les écouter, je comprends que tous les efforts que j’ai faits pour m’améliorer comme conteuse n’ont pas été en vain, se réjouit-elle. Être en mesure de se sentir en résonnance avec des gens qu’on ne connaît absolument pas, qu’on n’aurait jamais rencontrés autrement, et de raconter des histoires tellement puissantes qu’elles arrivent à toucher profondément leur cheminement, leur réflexion et leur psychologie, c’est incroyable. Voilà pourquoi je travaille autant mes histoires. Les gens mènent une vie si occupée que s’ils font cadeau de leur temps pour m’entendre, je ne peux avoir d’autre mission que de les faire voyager, de les sortir de leurs tracas quotidiens pour leur donner une bouffée d’air frais. »

 

Artiste de la parole – conteuse – Geneviève Falaise / Photo : Nidesco

 

VIVRE DE SON ART, UN CONTE DE FÉES ?

 

Évidemment, s’embarquer dans une telle entreprise n’est pas de tout repos. À celui qui croit le contraire, Geneviève Falaise lui dira de s’attendre à s’occuper bien plus de tâches administratives que de création : « Chercher des contrats et des subventions, mettre son site à jour et être à l’affût de formations et d’endroits où l’on peut conter, ça prend du temps. Néanmoins, il faut passer par ce processus, parce qu’il nous fera connaître, même si tout n’est pas gagné d’avance. » Des dires de notre interviewée, les conteurs et conteuses qui se sont réorientés du fait de tâches administratives chronophages ne sont pas rares. Mais d’autres font le processus inverse : ils n’attendent que leur retraite pour plonger à fond. Cependant, Geneviève Falaise affirme avoir entendu de tristes histoires de gens qui, une fois arrivés à la retraite, ont reçu un diagnostic de cancer et sont morts l’année même… De plus, d’après l’expérience de la conteuse, avoir la cote est un couteau à double tranchant  : « J’ai déjà fait, au cours d’une même année, cinquante et une prestations un peu partout au Québec, mais j’en suis presque devenue malade, car je travaillais sans arrêt et je n’avais plus de vie sociale. J’ai donc dû ralentir le rythme, car il faut quand même être en santé pour pouvoir travailler. » De toute évidence, si un artiste travaille autant, c’est par nécessité : « J’aimerais que les artistes puissent jouir d’un revenu minimal. J’ai entendu dire qu’une telle chose existait en France, mais qu’elle était assujettie aux changements de gouvernement. En tout cas, si un revenu minimal pour se loger, se nourrir et se consacrer entièrement à son art était garanti, on pourrait mieux traverser les périodes de vaches maigres. L’inspirante Catherine Dorion affirme que “l’artiste est toujours un artiste”, donc qu’il travaille tout le temps. Je trouve qu’elle a entièrement raison, car en ce qui me concerne, lorsque je vais marcher par exemple, mon cerveau est constamment en train de travailler des idées en vue de les coucher sur papier. Bref, si la plupart des artistes travaillent sans arrêt, c’est entre autres parce que rien ne leur est garanti. »

 

Artiste de la parole – conteuse – Geneviève Falaise / Photo : Nidesco

 

DES ORGANISMES LIÉS DE PRÈS OU DE LOIN AU CONTE

 

Alors qu’elle cherchait sur Internet des moyens de promouvoir son travail, Geneviève Falaise est tombée sur Teatricus et ses divers outils promotionnels et services. Elle a également découvert le Regroupement du conte au Québec, organisme partenaire de Teatricus qui dispose d’un bottin pour les conteurs et promeut leurs spectacles dans une infolettre mensuelle. C’est là une belle initiative sur le plan de la visibilité, parce que ce qui est difficile pour les artistes, c’est justement d’arriver à se faire connaître : « Lorsqu’on commence, on peut se faire un peu connaître dans notre milieu, mais lorsqu’on veut grimper les échelons, c’est-à-dire passer au statut de professionnel, c’est plus difficile. Je sais que depuis un an, le Regroupement du conte au Québec, qui offre des ateliers d’initiation à l’art de conter et des ateliers de perfectionnement, a mis sur pied un programme nommé Circuit Paroles Vivantes . Les conteurs dont un de leurs spectacles a été retenu par un jury pourraient présenter celui-ci dans des salles de diffusion reconnues au Québec. J’adore les conteurs connus, comme Fred Pellerin, mais je sais que d’autres confrères qui triment dur depuis longtemps et dont les voix sont tout aussi porteuses mériteraient à se faire connaître. Je ne peux que me réjouir de l’engouement que commence à susciter le conte au Québec. »

 

Rédaction : Gianmarco Muia
Entrevue & crédits photos: Nidesco

 

Pour lire et/ou télécharger l’article en PDF, cliquez sur le lien suivant :

Quand sonne l’heure du conte / Geneviève Falaise (pdf)

 

 

 

Visiter le profil de Geneviève 

 

 

 

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